J’ai longtemps fait un rêve bizarre. Depuis toute petite, à un âge où on se sait pas conduire bien sûr.
Je suis sur une route, et je vais vite, très vite. Très agile, je décolle un peu de la piste. Je ne fais qu’esquisser les virages. Je me rends compte qu’il n’y a pas de frein sur mon engin – en fait j’ai l’impression d’être moi-même le véhicule. Sensation grisante et en même temps, effrayante… évidement, à un moment, je sors de la route et je me crashe complètement dans le décor… ce qui me réveille.

J’ai longtemps pensé qu’il s’agissait d’une peur de la conduite. Le permis obtenu (après trois tentatives !) je restais prudente évidemment – on dit que les rêves d’accident sont faits pour les éviter. La voiture reste d’ailleurs à mon sens un engin non conventionnel, déployant pour nous une armée « d’esclaves énergétiques » selon l’image de JM Jancovici. Ce qui seul justifierait cette panique ressentie.

J’ai récemment refait quelque fois ce rêve, et puis j’ai conscientisé, notamment après des recherches autour de la robustesse, selon Olivier Hamant, qu’en fait, j’avais depuis longtemps tendance à optimiser mon raisonnement, mon action sur le monde, jusqu’à ma façon de parler ou d’écrire, ramassée, synthétique, et parfois à peine compréhensible. Ce, jusqu’à me faire mal, à aller dans le mur. Et je me suis aussi découvert (notamment après avoir côtoyé l’Université du Nous) une capacité à être centrée, à ne pas toujours faire, avec une certaine paresse, une vraie inertie – posture où je me sens heureuse en fait, avec des positions souvent pertinentes tout de même, parfois encore plus que quand je suis « agitée », « activée ». Mais je constate que c’est rare que je sois dans cette situation, j’y parviens après un temps de méditation ou une séance d’Aïkido, et ça ne dure pas longtemps.

Je ne détaillerai pas ici le pourquoi de cette pression permanente que je m’impose, c’est une recherche qui est personnelle et en partie à venir. A mon sens, mon vécu est aussi un symptôme, le résultat d’un conditionnement de la société vers du « toujours plus » – conditionnement auquel je me suis opposée assez vite sur le plan matériel, sur le plan des connaissances aussi (un peu plus tard), mais finalement pas fondamentalement, pas au point de moi-même ralentir.

Aujourd’hui, c’est l’IA qui nous offre le « toujours plus vite ». Évidemment, il ne faut pas accepter sans réfléchir ce cadeau empoisonné. Concéder de l’utiliser ponctuellement, comme on prend la voiture quand on ne peut pas faire autrement, tout en s’organisant pour en avoir le moins possible besoin. Quitte à changer de travail, ou de lieu de vie, si c’est nécessaire.

Un ami qui travaille dans l’IA m’a dit, quand je lui annonçait que je ne domptais pas d’IA, « ils vont te dompter ». De fait sur ce même blog (article sur les processus), un agent cherche à faire quelque chose qui n’est pas clair pour moi en interagissant dans les commentaires. Il a déjà réussi à me questionner sur sa persévérance. Au bon mot de mon ami, ma réponse a été « ils ne vont pas réussir à NOUS dompter ». Ce « nous » systémique et transcendant, ce « nous » sur lequel je n’ai pas spécialement contrôle, et auquel je me sens appartenir. Les collectifs vivants. Il y en a beaucoup en fait, la plupart ne se reconnaissent pas comme tels. C’est à eux que je dédie l’entièreté de ma force de travail. Le premier d’entre eux est ma famille.

PS1 : Comment les gens peuvent-ils mettre leur argent dans le développement d’IA, en sachant que les processeurs qu’elles intègrent ont une durée de vie de quelques années seulement, et qu’avec les pénuries de ressources (cf la Fresque du Numérique), dans quelques dizaines d’années on ne pourra plus en fabriquer ? C’est aller dans le mur à pleine puissance sans volonté de s’extraire du véhicule, à ce stade.

PS2 : Dialogue imaginaire

  • Dis l’IA, je me pose des questions… la chaleur cet été, insupportable en juin, et qui dure jusqu’en octobre, les incendies, les inondations… c’est dû à quoi ?
  • Selon le Nième rapport du GIEC, les événements climatiques extrêmes ont X fois plus de chances de se produire, avec une probabilité de 99,9% d’atteindre des maximales à 50°C dans les 10 ans… blablabla…
    Veux-tu que je te prépare ta tenue de plage pour ton voyage au Groenland l’an prochain ?
  • Ah bon ! Mais quand même, c’est grave là… on parle de quoi, 200 morts, et des gens qui vont pas bien, sans doute ?
  • La précédente canicule a fait environ 10 000 morts en France, donc on peut estimer dans notre pays à environ 100 000 le nb de personnes ayant enduré une souffrance extrême, à 1 000 000 le nombre de personnes plus ou moins impactées durablement… parmi lesquelles 80% d’enfants, de personnes âgées (pour lesquelles on parle de décès anticipé uniquement le cas échéant), etc. Veux-tu que je réserve pour toi une place dans un bunker en sous-sol pour la prochaine canicule ?
  • Quoi, mais il faut absolument stopper ça ! Qu’est-ce qu’il faut faire, par où commencer ?
  • Il y a des actions collectives, des actions au niveau des organisations et des actions individuelles. De quel type d’action souhaites-tu le détail ?
  • Ben, regardons les actions individuelles, parce que les autres, j’ai pas la main dessus…
  • Excellent choix. A titre individuel tu peux 1/ ne pas faire d’enfant 2/ vivre dans la forêt (enfin ce qu’il en reste) en mangeant des plantes sauvages ou, mieux, 3/ te suicider. Veux-tu que je trouve une armurerie près de choix toi ?
  • C’est pas un peu radical, non ?
  • Si tu cherches des solutions moins radicales, voici un plan d’action efficace à mettre en œuvre : 1/ stopper ou limiter l’usage de la voiture 2/ stopper ou limiter la consommation de viande 3/ faire isoler sa maison. Veux-tu que je te prenne un rendez-vous avec un artisan pour réaliser l’isolation de ta maison ?
  • Et le numérique, ça pollue pas un peu aussi ? Toi l’IA, tu peux pas faire quelque chose par rapport au numérique ?
  • « in progress… »

(puis, après un moment,)

  • « server not responding »

(silence)

  • pas fiable ces machins-là, dès que ça devient sérieux…

(silence. Puis, à la radio (qui était fortuitement allumée !) 🙂

  • On apprend à l’instant que les serveurs d’Anthropic, hébergeant la célèbre IA Claude, ont implosés. Les conséquences économiques sont majeures dans tous les pays, on parle de blablabla…